Touadéra sur France 24 : “Le temps de l’infantilisation de la RCA est terminé”

Lors de son passage dans une émission tête à tête sur France 24 pour une interview exclusive, depuis le palais présidentiel de Bangui, le président Faustin Archange Touadéra a tenu des propos qui marquent un tournant dans la communication politique de Bangui.

Face aux questions du journaliste, il a déclaré d’un ton ferme : « Il ne faut pas continuer à infantiliser la République centrafricaine et ses dirigeants. Ce temps-là est déjà terminé. » Cette phrase, lourde de sens, s’inscrit dans un contexte géopolitique où la République centrafricaine tente de s’émanciper de la tutelle perçue de la communauté internationale.

Un enjeu de souveraineté, pour Touadéra, cette sortie médiatique est une manière de repositionner la RCA. Depuis plusieurs années, le pays est souvent présenté comme un État sous assistance permanente, dépendant du soutien militaire, humanitaire et financier des partenaires étrangers. Or, le chef de l’État veut désormais imposer une autre lecture : celle d’un pays acteur de son avenir, pas simple bénéficiaire. L’objectif est clair : changer le narratif international qui associe la Centrafrique à la fragilité et à la dépendance alimenté par la montée en puissance de la désinformation dans l’objectif de discréditer le pays.

La déclaration de Touadéra survient alors que le pays affirme une volonté d’autonomie sur plusieurs fronts. (i) Sécuritaire : renforcement progressif des Forces armées centrafricaines (FACA). (ii) Diplomatique : diversification des partenaires stratégiques et bilatéraux. (iii) Économique : mise en avant de la stratégie de l’exploitation et de la gestion autonome des ressources naturelles. Pour Touadéra, la présence d’acteurs internationaux ne doit plus signifier contrôle ou ingérence. La RCA souhaite désormais des partenariats d’égal à égal et/ou gagnant-gagnant.

Cette prise de parole a un double destinataire. Primo, à l’extérieur, elle s’adresse aux partenaires traditionnels de la RCA que le pays ne veut plus être traité comme un élève auquel on dicte des choix. La formulation, directe, sonne comme un avertissement diplomatique. Secundo, à l’intérieur, elle répond au besoin de fierté nationale. Dans un contexte de regain patriotique sur le continent africain, cette intervention sur France 24 renforce l’image d’un leadership ferme et souverain. Ci-dessous, l’intégralité de l’entretien avec un journaliste de France 24 :

« Bonjour et bienvenue en tête à tête l’émission de grandes interviews de France 24. Notre invité est le président de la République de Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra. Il est avec nous pour cette interview exclusive depuis le palais présidentiel de Bangui.

France 24 : Monsieur le Président, bonjour et merci.

Faustin Archange Touadéra : Bonjour, c’est moi qui vous remercie.

France 24 : Le 28 décembre prochain vont se tenir des élections municipales, régionales, législatives et présidentielles. Une question simple, est-ce que les autorités seront en mesure d’assurer un tel scrutin de façon sûre et transparente ?

Faustin Archange Touadéra : Bien sûr, compte tenu du nombre d’élections qui vont passer le 28, c’est vrai que c’est un grand défi pour la République centrafricaine. Mais c’est un grand défi, nous faisons confiance à notre peuple, à l’organisation, c’est-à-dire à l’ANE, l’Autorité nationale des élections, et de toutes les institutions qui travaillent pour que ces élections se déroulent bien et de manière transparente, sécurisée et paisible pour la population centrafricaine.

Alors, vous vous présentez aux élections. Pourquoi cette nouvelle candidature ? L’opinion souligne à volonté votre échec économique, affirmant que la pauvreté augmente, qu’il n’y a pas de route, pas d’école, pas d’hôpitaux construits. Pourquoi est-ce que vous vous présentez une nouvelle fois ?

Faustin Archange Touadéra : Ce que vous décrivez là, est-ce que c’est votre opinion ?

France 24 : C’est l’opposition. C’est l’opposition !

Faustin Archange Touadéra : Je pense que les centrafricains ne pensent pas à la même chose que vous ou ceux qui le disent. C’est vrai qu’il y a des défis, vous savez que la République centrafricaine revient de très loin. Il n’y a pas longtemps que vous m’avez interrogé en disant que c’était un État failli. On était au bord du gouffre pour ne pas dire qu’on était dans le gouffre. Et aujourd’hui, après dix ans, nous relevons la tête. On ne va pas tout résoudre en même temps, mais nous avons progressé. Et c’est dans ce sens que le peuple centrafricain a sollicité ma candidature, il faut un bon leader. Et je crois que le peuple centrafricain, au regard des marches, des demandes, pense que je pourrais continuer à faire l’affaire. Ils vous le diront le 28 décembre, j’ai confiance.

Alors vous avez réformé la Constitution en 2023, ça a notamment fait sauter la limitation des deux mandats présidentiels. Alors se pose une question, est-ce que vous allez seulement faire un mandat de plus ou est-ce que, comme beaucoup de gens sur le continent et notamment dans la région, à commencer par le Cameroun voisin, vous comptez multiplier vos candidatures à la présidence ?

Écoutez, nous sommes là pour parler des faits, de ce qui se passe en ce moment. Et le prochain mandat, c’est dans sept ans. On ne peut pas savoir ce qui se passe dans sept ans. Nous ne sommes pas Dieu pour le savoir, pour dire que vous allez être candidat. Je ne suis pas encore élu pour cette fois-ci. C’est le 28 décembre que les centrafricains vont faire le choix. Donc, je ne peux pas prévoir sur le lendemain pour dire que je vais faire 10, 15, 20 mandats, comme vous dites. Non ! Non ! Il ne faut pas continuer à infantiliser la République centrafricaine. Il ne faut pas continuer à infantiliser les dirigeants, ce temps-là est terminé.

Vous avez mentionné l’opposition, la principale plateforme de l’opposition, ce qu’on appelle le Bloc républicain pour la défense de la Constitution, le BRDC, a annoncé ne pas vouloir participer à ce scrutin. Il affirme qu’il est verrouillé, qu’il est joué d’avance. Quelle est votre réaction à cette stratégie de l’opposition de ne pas vouloir cautionner cette élection ?

Tout simplement, cette opposition n’est pas une opposition constructive, qui ne suit pas l’évolution du pays et la volonté. La preuve, c’est que cette opposition n’est pas suivie par la population. Et donc, si l’opposition ne veut pas participer aux élections, mais vous savez que les élections sont libres, ceux qui veulent participer participent, ceux qui ne veulent pas, on n’oblige pas tout le monde de participer. Il appartient au peuple centrafricain de choisir.

Je vais en venir à la situation sécuritaire. En avril, à N’Djamena, au Tchad, il y a un accord qui a été conclu important entre le gouvernement et les deux groupes armés, j’allais dire les plus actifs, l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC) et le groupe Retour, Réclamation, Réhabilitation, (3R) comme il est connu, cet accord est rentré en vigueur. Il prévoit le désarmement, le renoncement à la violence armée d’une part et l’intégration des combattants et de leurs chefs à des postes. Est-ce que vous pensez que cet accord est vraiment en bonne voie, que le désarmement se passe et qu’en effet c’est un accord historique qui est désormais appliqué ?

Je voudrais vraiment vous remercier pour parler de cette question. Vous savez que depuis 2016, quand j’ai pris mes fonctions, j’ai toujours tendu la main, même aux groupes d’armée. C’est moi qui suis venu vers les dirigeants des groupes d’armée pour leur demander, il faut qu’on arrête la guerre, ça ne sert à rien. Ils ont écouté cet appel et grâce à l’entremise du président Déby, nous avons pu trouver un accord à Ndjamena en avril. Aujourd’hui, les deux groupes armés, comme vous l’avez dit, les plus influents, ont accepté le désarmement. C’est une opportunité, c’est une opération qui se passe très bien en ce moment, qui évolue bien sur le terrain, sur l’ensemble du territoire.

Alors, vous dites que 11 des 14 groupes ont désormais accepté de s’auto-dissoudre des armées, ça veut dire qu’il en reste quelques-uns. Est-ce que vous espérez, peut-être d’ici l’élection, que les 2-3 groupes qui restent vont aussi accepter votre politique de main tendue ? Est-ce que vraiment il y a des négociations qui avancent avec eux ?

Je peux vous dire oui, parce qu’il reste le MPC d’ Al-khatim, mais je crois qu’Al-Khatib nous a contactés pour dire qu’il est prêt à reprendre les discussions et à rejoindre l’accord de Ndjamena. Et je pense qu’entre les autorités tchadiennes et nous, nous sommes en train de discuter pour qu’on puisse reprendre les discussions avec Al-khatim et avec des dissidents du MPC. Je crois que c’est Arda. Et je crois que dans les prochains jours, le ministère de l’État va rejoindre nos frères tchadiens pour voir dans quelle mesure ce groupe peut regagner l’accord.

Je veux revenir aux relations avec la Russie. Vous avez été rendre visite au président Poutine à Moscou en début d’année pour parler notamment de la poursuite de la coopération sécuritaire. Pendant des années, cette coopération a pris le visage du groupe Wagner dans votre pays. Depuis le décès brutal de son chef, Evgueny Prigogine, en août 2023, il se dit que Moscou fait pression sur vous pour signer un contrat avec la société Africa Corps, l’entité qui a remplacé Wagner et qui est, elle, contrairement à Wagner, formellement liée au gouvernement russe. Est-ce que c’est vrai qu’il y a eu de nombreuses visites du ministre russe délégué à la Défense pour que vous signiez un accord formel avec Africa Corps, monsieur le Président ?

Pourquoi vous parlez de pression ? Et vous parlez que tout ça, c’est toujours Wagner et tout ça. C’est toujours des propos pour essayer de noircir beaucoup de désinformation. Alors, cessez de nous, continuellement, de râler pour décourager les gens à dire beaucoup de choses. Mais aujourd’hui, nous sommes en discussion, toujours dans le cadre d’une coopération avec la Fédération de Russie. Voilà ce que je peux vous dire là-dessus. Mais nous, nous discutons avec tous les États qui souhaitent discuter avec nous parce que la République centrafricaine est ouverte. Nous sommes un pays fragile, s’il y a des pays amis qui veulent nous aider, ils sont bienvenus.

Monsieur le Président, toutefois, les Russes qui sont depuis des années sur place et tout ça, ce n’est pas l’armée russe, c’était le groupe Wagner. Et dorénavant, il y a donc cette négociation. Alors parlons de négociation plutôt que de pression avec l’Afrika Corps. Est-ce que vous allez, oui ou non, conclure un accord avec eux ?

Est-ce que je vais vous étaler ici les discussions que nous avons avec la Fédération de Russie ? Il y a quand même un peu de courtoisie. Nous sommes en train d’échanger, mais c’est avec l’accord de la Fédération de Russie que nous pouvons rendre publiques toutes ces discussions. Mais ce n’est pas sur votre plateau que je vais m’étaler sur ces questions là.

Est-ce que l’accord est en bonne voie alors ?

Je dis que nous sommes en discussion, et ce n’est pas sur ce plateau que je vais parler. Et ça, ce serait discourtois vis-à-vis de la Fédération de Russie. Vous comprenez très bien que ce n’est pas possible. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour que je puisse dire quoi que ce soit.

Je vais en venir à la relation avec la France. Le partenariat a repris en avril 2024, vous avez vu le président Macron à plusieurs reprises. On se souvient que lui-même, vous avez accusé d’être l’otage de Wagner il y a quelques années. Est-ce qu’aujourd’hui, la relation est redevenue bonne ou il y a toujours ces tensions depuis quelques années ?

Écoutez, tout récemment, avec le président Macron, nous avons eu des échanges directs et francs. Et nous avons mis en place une feuille de route et je pense que les choses se passent très bien. Ça avance bien. Aujourd’hui, nous avons renoué nos coopérations dans plusieurs domaines et les choses se passent vraiment très bien. Et c’est dans ce sens-là que nous souhaitons que la coopération ne se tienne pas, comme vous le dites, avec des pressions. Entre-temps, le président Macron avait dit que j’étais l’otage, mais j’ai eu l’occasion de lui répondre en direct. Je ne suis l’otage de personne. Je suis président des Centrafricains, je défends mon pays, nous sommes en difficulté, sommes fragiles au sortir de la crise, et nous voulons avoir des coopérations qui nous permettent de nous développer. Et voilà tout.

Merci beaucoup, M. le Président, de nous avoir accordé cette interview exclusive depuis Bangui, la capitale de Centrafrique.

Merci à vous, je vous remercie ».

En somme, à la lumière de cette interview, Touadéra ne s’est pas contenté d’exprimer un mécontentement, mais il a posé un acte politique et stratégique. La RCA réclame désormais reconnaissance et respect. Elle veut être partenaire, pas protégée.

La rédaction

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